Métamours : ces liens dont on ne parle jamais

Quand on parle de polyamour, on se demande toujours qui aime qui. Mais il y a une question qu’on pose rarement : comment s’entendent les personnes qui aiment la même personne ? Dans un polycule, ce réseau de relations amoureuses multiples, on les appelle les « métamours ». Et leur histoire mérite qu’on s’y arrête.
Un dimanche de septembre, Claire dépose une tarte aux quetsches sur la table d’Ines. Elles se tutoient, s’envoient des memes, se dépannent pour garder le chat. Elles se sont rencontrées il y a trois ans, parce qu’elles aimaient toutes les deux Thomas. « Au début, je la regardais comme une menace, raconte Claire. Aujourd’hui, si Thomas et moi on se séparait, je crois que je garderais Ines. »

Un lien que la langue n'avait pas prévu

Le mot « métamour » est né dans les communautés polyamoureuses anglophones, contraction de « méta » et « amour ». Il désigne le ou la partenaire de son partenaire. Si Thomas aime Claire et Ines, Claire et Ines sont métamours. L’ensemble du réseau, avec ses ramifications, forme un polycule.
La plupart des contenus sur le polyamour se concentrent sur les couples : comment partager son temps, comment gérer la jalousie. Les métamours restent dans l’angle mort. Ils n’ont pas choisi d’être liés, et pourtant leur relation pèse lourd dans l’équilibre de l’ensemble.
C’est souvent là que le polycule tient ou se fissure. Un partenaire pris entre deux métamours qui ne se supportent pas vit rarement une situation durable.

Claire et Ines : de la méfiance à l'amitié

La première rencontre a eu lieu dans un café, à la demande de Thomas. « J’avais préparé des questions comme pour un entretien d’embauche », s’amuse Ines, 34 ans, infirmière. Claire, 38 ans, se souvient surtout d’avoir scruté ses mains, ses vêtements, sa façon de rire. « Je cherchais ce qu’elle avait que je n’avais pas. »
Le déclic est venu d’un détail. Thomas avait oublié l’anniversaire de l’une et la réunion de famille de l’autre la même semaine. « On s’est retrouvées à râler ensemble au téléphone, raconte Ines. Ce jour-là, on est passées dans le même camp. »
Aujourd’hui, elles se voient sans lui. Elles parlent de leurs boulots, de leurs familles, rarement de Thomas. « C’est la règle implicite, explique Claire. On ne se raconte pas notre intimité avec lui. Mais on sait qu’on peut s’appeler si ça va mal. »

Julien et Karim : la jalousie ne disparaît pas, elle se négocie

Tous les métamours ne deviennent pas amis. Julien, 41 ans, partage sa vie avec Léa depuis douze ans. Depuis deux ans, Léa fréquente aussi Karim. « Je ne vais pas mentir : quand elle part chez lui le vendredi, j’ai le ventre noué, confie Julien. Je sais que c’est mon affaire, pas la sienne ni celle de Karim. »

Les deux hommes se croisent aux anniversaires de Léa et se saluent poliment. Pas plus. « On n’a rien en commun à part elle, résume Karim. Et c’est très bien comme ça. » Ce qui les tient, ce sont des accords clairs : des soirées réservées, pas de surprise, pas de comparaison.

Les polyamoureux ont un mot pour l’inverse de la jalousie : la compersion, le fait de se réjouir du bonheur de son partenaire avec quelqu’un d’autre. Julien sourit. « La compersion, je la connais par moments. Le jour où Léa est rentrée rayonnante d’un week-end avec Karim, j’étais content pour elle. Le lendemain, j’étais jaloux. Les deux cohabitent. »

Sophie, Marc et Nadia : trois adultes, deux enfants, une maison

À Nantes, Sophie et Marc ont eu deux enfants avant d’ouvrir leur relation. Nadia, la compagne de Marc, a d’abord gardé son appartement. Puis, il y a un an, tous les trois ont acheté une maison avec un jardin. Sophie et Nadia sont métamours et colocataires, elles partagent la cuisine, les courses, et parfois les sorties d’école.


« Les enfants appellent Nadia par son prénom. Pour eux, c’est une personne de la famille, point », explique Sophie. La logistique se règle lors d’une réunion hebdomadaire, le dimanche soir, tableau blanc à l’appui. « On parle des ménages, du budget, des vacances. Les sentiments, c’est à côté. »


Reste le droit, qui ne suit pas. En France, la filiation ne reconnaît que deux parents, et Nadia n’a aucun statut auprès des enfants. « Si Marc et Sophie disparaissaient demain, je n’aurais rien à dire sur leur avenir, alors que je les lève depuis trois ans », souligne-t-elle. Le trio a rédigé des testaments et des délégations d’autorisation, sans illusion sur leur portée.

Table de cuisine ou vies parallèles

Ces trois histoires illustrent deux grandes façons de vivre le polycule, que la communauté désigne par des images parlantes.

StylePrincipeRelation entre métamours
Polyamour « table de cuisine »Tout le monde pourrait prendre un café ensemble autour de la même tableProche, parfois amicale ou familiale (Claire et Inès, le trio nantais)
Polyamour parallèleLes relations coexistent sans se mêlerDistante, cordiale ou inexistante (Julien et Karim)

Aucun modèle n’est plus « abouti » que l’autre. La table de cuisine demande du temps et une vraie affinité entre métamours. Le parallèle protège l’intimité de chacun mais peut laisser le partenaire central seul pour tout coordonner. Beaucoup de polycules naviguent entre les deux, selon les personnes et les périodes.

Ce que les métamours disent de nos liens

La relation entre métamours n’a ni script ni rituel. On ne sait pas s’il faut se faire la bise, s’inviter à Noël, se soutenir dans une rupture. Chacun invente. C’est précisément ce qui la rend intéressante, bien au-delà des cercles polyamoureux.
Elle rappelle qu’on peut être lié à quelqu’un sans l’avoir choisi, comme une belle-sœur ou un collègue, et que ces liens-là se construisent ou se refusent. Elle montre aussi que la jalousie n’est pas une fatalité ni une faute, mais un sentiment qu’on apprend à regarder en face.
Claire, elle, le formule plus simplement : « Thomas m’a apporté beaucoup de choses. Ines est peut-être la plus inattendue. »

Et vous ?

Vous vivez en polycule, ou vous avez un métamour dans votre vie ? Plutôt table de cuisine ou vies parallèles ? Racontez-moi en commentaire comment vous avez apprivoisé ce lien, ou ce qui coince encore.

Les prénoms et les histoires de cet article sont des portraits composés à partir de situations courantes dans les polycules. Toute ressemblance avec des personnes réelles serait fortuite.

Partager :